Qu’est-ce que l’esclavage?

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En souvenir du 20 décembre 1848

Dans notre imaginaire contemporain penser l’esclavage c’est avant tout penser le corps d’un homme noir dans les fers et sous les coups de fouets. Bien que les coups et le sang aient été le lot de ces hommes arrachés à leur terre, l’esclavage ne peut se réduire à la torture. Car bien des hommes dans l’histoire ont été torturés mais tous ne sont pas esclaves. D’autres encore, ont été écartelés et mutilés pour des raisons politiques ou l’application d’une justice qui n’en a que le nom, mais là encore ils ne sont pas des esclaves1 FOUCAULT, MICHEL  (1975) Surveiller et punir. Mais quel est donc le propre de la condition de l’esclave? Qu’est-ce donc qui fait l’esclave?

On peut dans un premier temps suivre la piste de la liberté. Car on oppose volontiers l’esclave à l’homme libre. L’homme libre est donc celui qui peut aller et venir où il veut quand l’esclave serait celui qui est pris dans les fers et qui est attaché au travail forcé sur une terre. Mais là encore, on peut douter de la pertinence d’une telle définition puisqu’en cela l’esclave ne serait rien de plus qu’un prisonnier ou un bagnard. On ne peut donc réduire la condition d’esclave à une privation de liberté. Mais il n’en demeure pas moins que l’esclave n’est pas libre. Dès lors, comment penser la condition de l’esclave comme absence de liberté sans pour autant la réduire à une vie de prisonnier ou de bagnard?

Il faut peut-être repenser la condition de la liberté. John Locke2Second Treatise on Civil Governement affirme que l’État a pour but de conserver la propriété. Il ne faut pas ici entendre la propriété au sens contemporain où l’on serait propriétaire de son logement. La propriété c’est avoir en sa possession ce qui est nécessaire à sa propre subsistance. Or, si on nous prive de la propriété c’est notre propre vie qui est mise en jeu, notre propre conservation qui est en péril. Car tout homme a le droit de posséder les moyens de sa subsistance. Ainsi, si l’État ne garantit pas la propriété c’est la loi du plus fort qui s’applique et l’on prend alors le risque de se faire détrousser et déposséder. C’est donc la conservation de soi qui est en jeu à travers la propriété privée. L’esclave n’est donc pas libre en ce sens qu’il ne possède pas en propre les moyens de sa propre subsistance et qu’il est toujours livré à la violence d’autrui.

Mais la définition de la possession comme le fait de posséder ce qui est destiné à notre subsistance est quelque peu restrictive. Il faut, en outre, penser la propriété comme ce qui est sous l’empire de ma volonté. Ainsi, ce sac est à moi parce que je peux en faire ce que je veux. Ne plus le posséder, dit Hegel dans propédeutique philosophique, c’est l’aliéner. C’est en somme, le rendre étranger à notre volonté. Mais alors posséder c’est pouvoir enlever à l’objet son caractère farouchement étranger. C’est, en quelque sorte, imprimer à l’objet la marque de sa subjectivité. Ainsi posséder c’est délimiter ce qui est à moi et l’opposer par-là à ce qui n’est pas à moi. Posséder c’est avoir un espace et des choses où je puis marquer ma singularité et affirmer ma liberté. Or, l’esclave ne possède rien. Ni ses vêtements, ni ses propres cheveux. De plus, il est dépossédé de sa force de travail qu’il ne peut livrer contre un salaire pour assurer sa subsistance. L’esclave est donc le dépossédé par excellence celui qui n’a aucun lieu, aucun espace pour affirmer sa liberté. Il n’a plus rien à lui, plus de terre, plus de famille, plus d’avenir. Il est tout entier l’objet d’un maître qui porte sur lui les marques de sa volonté pour le lui rendre familier et utile; se faisant l’homme asservi devient étranger à lui-même, il est esclave.

Mais si l’homme est réduit à l’esclavage sa vie elle-même demeure libre. Car la force de la vie de l’homme n’est soumise à aucun maître. On ne peut enchaîner la vie. L’esclave vit même dans une condition servile. L’homme demeure libre dans ses chaînes. Cette liberté de l’esclave qui lui est propre et qui ne peut être possédée c’est le mouvement de sa propre vie. L’esclave vit et sa vie ne peut être saisie, elle ne peut être enchaînée. Or, si la vie de l’esclave était enfermée dans son corps elle ne serait plus tout à fait une vie humaine. La vie s’exprime, elle est jaillissement et création. Comment donc l’esclave peut-il à la fois être dépossédé de tout et pour autant être libre parce qu’il vit? La vie de l’esclave s’écoute, elle s’entend par le son des tambours et des kayambs. La liberté de l’esclave est à la mesure de la puissance de ces chants et de la musique qu’il produit le soir venu, ou dans les champs. Ce que l’on ne peut enlever à l’esclave et ce qui fait de lui un homme au cœur de la servilité c’est la force de sa musique comme manifestation créatrice de sa vie.
Ainsi, l’esclave ne peut se comprendre sans ce sursaut constant de la vie qui le tient dans l’existence.

Comprendre la condition de l’esclave c’est donc tenir le fait qu’il est le dépossédé par excellence et qu’à la fois il se possède par la musique et les chants. De là, se dessine le chant et le champ de sa liberté: Allons marron!

Références   [ + ]

1. FOUCAULT, MICHEL  (1975) Surveiller et punir
2. Second Treatise on Civil Governement